Henri Bergson

1859 : Henri Bergson naît le 18 octobre à Paris. Il est le deuxième enfant de Michaël Bergson et de son épouse Katherine, qui en auront cinq autres. Le père de Bergson est compositeur. Il est le petit-fils de Ber ou Berek (lui-même descendant d’un des premiers financiers juifs de Pologne) dont les enfants ont choisi de garder le nom (Bereksohn, puis Bergson). Après avoir combattu dans l’armée polonaise, il a choisi de quitter la Pologne, et de tenter sa chance dans diverses capitales européennes. C’est à Londres qu’il rencontre sa femme, elle-même descendante d’une prestigieuse lignée de sages et de médecins anglais d’origine juive : Constable a peint le portrait de son aïeule, qui vécut cent cinq ans. Elle-même mourra à Folkestone à 99 ans, en 1928.

1863 : Michaël Bergson est nommé au Conservatoire de Genève où la famille emménage boulevard des Philosophes.

1866 : De retour à Paris, le père de Bergson ne parvient pas à connaître le succès, même si son opérette Qui va à la chasse perd sa place égaye le public du Second Empire. Il est trompé par éditeurs et producteurs :  » Voilà comment j’ai été joué. « 

1869 : Bergson élève au Lycée Bonaparte (qui deviendra Fontanes, puis Condorcet) reste seul à Paris après le retour de ses parents à Londres, d’où ils ne partiront plus. Il est pensionnaire à l’Institution Springer, 34-36, rue de La-Tour-d’Auvergne. Il se lie avec Maurice Springer, le fils du directeur, et n’est pas si solitaire que l’on pourrait croire. Il écrit régulièrement à ses parents (et écrira à sa mère toutes les semaines de sa vie), et passe chaque été à Londres.

1877 : Après une scolarité exceptionnelle, Bergson choisit finalement de préparer l’École normale dans la section des lettres. Son professeur de mathématiques, qui avait publié dans son Étude sur Pascal et les géomètres contemporains une solution de Bergson à un problème de Pascal, le regrette en des termes devenus légendaires :  » Vous auriez pu être un mathématicien, vous ne serez qu’un philosophe. « 

1878 : Bergson est reçu à l’École normale supérieure, troisième d’une promotion historique dont le premier est Jean Jaurès. Son admission ne sera cependant définitive qu’après sa majorité civile, celle-ci étant nécessaire pour lui permettre d’opter officiellement pour la nationalité française :  » Expliquer au besoin que je n’ai pas eu à être naturalisé, comme on l’a prétendu : étant né à Paris, je n’avais eu qu’à opter, à ma majorité, pour la nationalité française […]. J’ai fait cette déclaration d’option avec Monceaux et Salomon pour témoins, à la mairie du Panthéon, le 5 novembre 1880 (j’étais à l’École normale). « 

1881 : Bergson est reçu deuxième à l’Agrégation de philosophie (cette fois, il devance Jaurès) présidée par Félix Ravaisson, grâce à une leçon sur un sujet qui devait lui devenir capital :  » Quelle est la valeur de la psychologie actuelle ?  »
Il est alors nommé dans différents postes en province, qu’il n’accepte pas facilement : nommé d’abord à Saint-Brieuc (en septembre), il se déplace à Angers (en octobre 1881 et pour deux ans), après quoi, affecté pendant une semaine à Carcassonne, il est nommé à Clermont-Ferrand où il restera cinq ans (de 1883 à 1888), enseignant à la fois au Lycée et à l’Université comme chargé de cours.
 » Pour ce qui est des événements remarquables, il n’y en a pas eu au cours de ma carrière, du moins rien d’objectivement remarquable. Mais, subjectivement, je ne puis m’empêcher d’attribuer une grande importance au changement survenu dans ma manière de penser pendant les deux années qui suivirent ma sortie de l’École normale, de 1881 à 1883. J’étais resté tout imbu, jusque-là, de théories mécanistiques auxquelles j’avais été conduit de très bonne heure par la lecture de Herbert Spencer, le philosophe auquel j’adhérais à peu près sans réserve. Mon intention était de me consacrer à ce qu’on appelait alors la « philosophie des sciences » et c’est dans ce but que j’avais entrepris, dès ma sortie de l’École normale, l’examen de quelques-unes des notions scientifiques fondamentales. Ce fut l’analyse de la notion de temps, telle qu’elle intervient en mécanique ou en physique, qui bouleversa toutes mes idées. […] J’ai résumé dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience […] ces considérations sur le temps scientifique qui déterminèrent mon orientation philosophique et auxquelles se rattachent toutes les réflexions que j’ai pu faire depuis  » (Lettre à William James du 9 mai 1908, Mélanges, p. 765-766).
Ainsi, à côté des cours dont certains ont été conservés et publiés, à côté des séances de psychologie sur la  » suggestion  » dont l’une donna lieu à la première publication scientifique de Bergson (dans la Revue philosophique dirigée par le psychologue Théodule Ribot), à côté des visites officielles et des obligations administratives, à côté des conférences et des discours (une conférence, déjà, sur le rire), à côté des concerts et des amitiés, à côté des promenades à cheval ou des entraînements d’escrime : à côté de tout cela donc, les cinq années de Bergson à Clermont-Ferrand furent consacrées à la maturation d’une découverte ou d’une intuition philosophique fondamentale, qui conduisit à la soutenance d’une thèse et à la publication d’un livre, mais surtout à une rupture profonde avec tout ce qui a précédé, et à l’apparition d’une pensée.

1888 : Soutenance des thèses : Essai sur les données immédiates de la conscience (publié un an plus tard chez Alcan), et Quid Aristoteles de loco senserit (La Théorie aristotélicienne du lieu, thèse latine, selon l’usage de l’époque). La réception de ces ouvrages reste alors restreinte au milieu universitaire, avec notamment deux articles dans la Revue philosophique dirigée par Ribot : le ton y est cependant donné, à la fois dans l’article non signé de Lévy-Bruhl, qui relève la rupture avec Kant et l’ambition métaphysique et surtout avec l’article de Belot :  » Une théorie nouvelle de la liberté « . La  » nouveauté  » de la doctrine de Bergson est alors un signe critique, elle deviendra plus tard un signe de ralliement. 
Bergson est nommé une première fois au lycée Henri-IV (et Louis-le-Grand), puis au collège Rollin avant de l’être à nouveau comme professeur de Première supérieure, où il enseignera de 1890 à 1898.

1892 : Bergson se marie avec Louise Neuburger, cousine notamment de la mère de Marcel Proust qui est garçon d’honneur au mariage. Leur fille Jeanne naîtra l’année suivante, en 1893 : ses parents s’aperçoivent vite qu’elle est sourde et muette.

1896 : Bergson publie son deuxième livre, Matière et Mémoire, après en avoir donné des extraits aux deux principales revues de l’époque, Revue philosophique, sur la mémoire, Revue de métaphysique et de morale, pour un extrait sur la métaphysique de la perception. C’est cette conjonction qui gêne, selon Thibaudet, alors élève de Bergson à Henri-IV, la compréhension du livre. Seule une étude de Delbos voit dans cette diversité, appuyée sur une idée centrale, la force même du livre. Les autres recensions (ainsi la charge au titre révélateur de Jacob :  » la philosophie d’hier et celle d’aujourd’hui « , mais aussi l’article de Belot :  » Un nouveau spiritualisme « ) déplorent la nouveauté d’une philosophie qui critique la connaissance au nom de l’action, et défend en même temps une métaphysique fondée sur l’intuition, qui prétend donc dépasser la connaissance rationnelle par le haut (l’intuition de la durée) et par le bas (l’action et la vie).

1898 : Bergson, qui avait été candidat malheureux à la Sorbonne, est nommé à l’École normale supérieure où il n’enseignera que deux ans. Son enseignement n’y rencontre pas le succès rencontré avant (au lycée) ou après (au collège de France), si ce n’est pour quelques élèves enthousiastes, au premier rang desquels Péguy. C’est l’époque de l’affaire Dreyfus, dans laquelle Bergson ne prend pas publiquement parti.

1900 : Après l’avoir donné en plusieurs livraisons dans la Revue de Paris, Bergson publie Le Rire. La même année, il est élu au Collège de France sur une chaire de philosophie ancienne, Ribot ayant soutenu son projet d’une  » histoire des problèmes « . C’est le début d’une notoriété élargie, et appelée à s’élargir encore.

1903 : Bergson publie dans la Revue de métaphysique et de morale un article manifeste intitulé  » Introduction à la métaphysique « . Cet article, le premier à être traduit dans toutes les langues, est le point de départ du  » bergsonisme  » comme mouvement culturel. Péguy voudrait le rééditer dans ses Cahiers de la quinzaine, Georges Sorel tirera de la critique bergsonienne des concepts au nom des images sa propre théorie des  » mythes  » appelée à une si grande influence politique, l’opposition enfin de l’analyse et de l’intuition devient un mot d’ordre de l’Amérique, où William James s’y intéresse de près, avant de se lier avec Bergson lui-même, à la Russie où ce sera la principale grille de lecture de l’œuvre de Bergson. En France, les premiers théoriciens du cubisme, les premiers fondateurs de la NRF, commencent à s’appuyer sur la doctrine de Bergson.

1907 : Bergson publie L’Évolution créatrice : c’est le début  » de la gloire et même de cette rallonge bizarre de la gloire qu’est la légende  » (Thibaudet). Le livre, pourtant difficile, connaît un immense succès. C’est cette fois la  » querelle du bergsonisme  » qui commence.

1911-1912 : c’est sans doute le sommet de la gloire de Bergson.
Ses livres sont traduits, notamment en anglais. Bergson et même ses premiers livres sont donc compris à partir de son troisième livre, L’Évolution créatrice. La querelle s’étend : Russell reproche à Bergson, comme autrefois Voltaire à Rousseau, de vouloir nous faire revenir, avec son intuition désormais appuyée sur l’instinct issu de la vie, à l’état des abeilles ou des fourmis. William James, qui était devenu son ami et qui, malgré des divergences, se heurtait aux mêmes malentendus avec son pragmatisme (1907, traduit avec une préface de Bergson précisément en 1911) ne peut plus participer à ces débats : il est mort en 1910. Un long article sur Bergson est publié en allemand en 1911, mais dans le numéro même de la revue Logos où Husserl publie son manifeste La Philosophie comme science rigoureuse, dirigé contre le psychologisme et qui, même s’il ne vise pas Bergson, ne peut manquer de le contredire sur des points importants.
Les Cours au Collège de France (où Bergson a changé de chaire en 1904) deviennent les fameux succès mondains où l’on voit arriver des grandes dames et leurs valets de pied, des bouquets de fleurs ( » je ne suis tout de même pas une danseuse « , dut répondre Bergson), mais aussi toute une génération d’étudiants en philosophie (Émile Bréhier, Étienne Gilson, Jean Wahl, bien d’autres encore), et de poètes du monde entier (T. S. Eliot, Antonio Machado, etc.). Il ne faut cependant pas s’y tromper : Jean Wahl raconte combien se dire  » bergsonien  » en 1912 était mal vu notamment à l’École normale supérieure, et derrière cette gloire de surface les tensions se creusent notamment avec le milieu philosophique et scientifique. Si Matière et Mémoire avait appelé l’attention des savants, L’Évolution créatrice rencontre un accueil sceptique des biologistes et critique de la part des autres (la controverse avec Émile Borel, mathématicien, mais aussi directeur de l’ENS et animateur d’importantes réunions scientifiques, laissera des traces durables).
C’est aussi le moment où la philosophie de Bergson rencontre ses premiers relais de grande vulgarisation, positive (ainsi avec Une Philosophie nouvelle, Henri Bergson, de Le Roy, qui sera son ami et successeur aussi bien au Collège de France qu’à l’Académie française), ou critique (avec Une philosophie de la mobilité, de Julien Benda, qui s’en prendra un peu plus tard à  » une philosophie pathétique  » dans les Cahiers de Péguy). La conférence que prononce Bergson au Congrès international de philosophie de 1911, à Bologne, l’  » intuition philosophique « , est une réponse à certains de ses critiques, Lasserre (de l’Action française) et Berthelot notamment qui, dans des séminaires et dans son livre sur Un romantisme utilitaire, fait de sa doctrine un mélange de circonstance (Bergson dira une  » salade « ) de pragmatisme et de romantisme, visant à séduire les foules et dépourvu d’intuition originale. Bergson y défend au contraire l’originalité profonde de toute  » intuition philosophique  » irréductible à tout influence aussi bien doctrinale qu’historique ou issue du milieu quel qu’il soit.

1914 : Bergson, déjà élu à l’Académie des sciences morales et politiques, dont il sera même secrétaire au moment de la déclaration de guerre, est élu à l’Académie Française au fauteuil d’Émile Ollivier, président du conseil au moment de la guerre précédente, en 1870. Son élection a été marquée par une campagne de l’Action française (il est le premier Académicien d’origine juive) : Bergson a pourtant été soutenu de divers côtés. Il ne peut être reçu tout de suite, en raison de la guerre, et ne prononcera son discours qu’en 1918, avant cependant la fin du conflit.

1917 : Après un premier voyage en Espagne en 1916, qui a déjà un but politique ( » amener les personnages influents du pays à une idée plus juste de ce qu’était la France, de ce qu’elle représentait dans cette guerre « ), Bergson, qui s’y était déjà rendu pour une série de conférences est envoyé aux États-Unis en mission diplomatique auprès du président Wilson. Il met toute son autorité de philosophe au service de l’engagement militaire des États-Unis aux côtés de la France.
 » … le 2 avril 1917, il [Wilson] proclama que la guerre était nécessaire. […] Ce fut une exaltation quasi religieuse, comparable à celle des premiers croisés. J’ai vécu là des heures inoubliables. L’humanité m’apparaissait comme transfigurée. Surtout, la France adorée, […], la France était sauvée. Ce fut la plus grande joie de ma vie  » (Mes Missions, Mélanges, p. 1563-1564).

1918 : Le 24 janvier, Bergson est reçu à l’Académie française. Il prononce un discours de réception où l’hommage à Émile Ollivier éclaire en même temps ses propres choix politiques.

1919 : Bergson, en même temps qu’il prend sa retraite de l’enseignement, publie un premier recueil d’essais et de conférences, L’Énergie spirituelle, sur des problèmes métaphysiques et psychologiques, qui comprend aussi une intervention prononcée en tant que président de la Société d’études psychiques :  » fantômes de vivants « .

1920 : Bergson ouvre le Meeting philosophique d’Oxford avec une conférence sur  » Prévision et nouveauté  » et le ferme par une allocution qui évoque déjà l’élargissement du corps de l’humanité par les machines et les techniques et l’appel à un  » supplément d’âme  » qui seront parmi les thèmes majeurs de son dernier livre Les Deux Sources de la morale et de la religion.

1922 : Bergson est nommé président de la CICI (Commission internationale de coopération intellectuelle), organisme qui occupe dans la SDN tout juste fondée la place qu’occupe actuellement l’Unesco dans l’ONU. Il présidera cet organisme jusqu’en 1925, le temps de mettre en place des institutions concrètes concernant les échanges universitaires, la bibliographie, d’apaiser les tensions diplomatiques qui conduisirent d’abord Einstein à refuser de participer, d’amener aussi la création d’un Institut à Paris, où siège toujours l’Unesco.
La même année, Bergson, qui est en train d’écrire un livre sur sa théorie physique, participe à un débat avec Einstein lors de sa venue à Paris. Cette discussion, le 6 avril 1922, à la Société française de philosophie, laisse cependant l’impression d’un débat manqué, d’un malentendu, ou peut-être, comme le dira Merleau-Ponty, d’une  » crise de la raison « .
Cette même année 1922, Bergson participe aux débats sur l’enseignement, prenant parti en faveur des  » études classiques  » qu’il a constamment défendues, réservant l’étude des sciences à des visées d’application.

1925 : Bergson démissionne de la CICI. Il ressent les premières attaques du mal dont il souffrira jusqu’à sa mort, un violent rhumatisme articulaire qui rendra ses mouvements de plus en plus difficiles, et le contraindra à de multiples cures. Sa célébrité fait de sa santé l’objet d’articles fréquents dans la presse.

1927-1928 : En 1928 Bergson reçoit le prix Nobel de littérature au titre de l’année 1927. Deux ans plus tard, Bergson sera fait Grand-Croix de la Légion d’honneur (il perdra d’ailleurs connaissance le jour de la décoration, le 29 mars 1930).

1932 : C’est donc au moment où l’on ne l’attend plus que le livre préparé depuis longtemps par Bergson sur la morale et la religion paraît sans préavis chez Alcan. Les Deux Sources de la morale et de la religion, si elles suscitent un immense débat, le fait surtout sur un plan religieux à la fois biographique et théologique. La réception scientifique et philosophique est en demi-teinte, annonçant les malentendus qui vont affecter durablement la compréhension de Bergson.

1933 : Lors de la venue de Hitler au pouvoir, Emmanuel Mounier, jeune fondateur d’Esprit, demande à Bergson de signer un manifeste contre l’antisémitisme. Bergson refuse :
 » … Je n’ai jamais rien communiqué [au public] qui n’eût été complètement élaboré. Jamais je n’ai donné d’interview, précisément pour cette raison. D’autre part, si c’est simplement pour que je déclare réprouver l’antisémitisme allemand que vous me demandez de vous adresser une ligne, c’est parfaitement inutile : cette réprobation va de soi. Une telle déclaration n’a d’intérêt que si c’est un non-juif qui la fait  » (Bulletin des amis d’Emmanuel Mounier, no 78, septembre 1992, p. 8).

1934 : Bergson publie un deuxième recueil d’Essais et conférences, qui sera son dernier livre, précédé d’une Introduction écrite spécialement. La Pensée et le Mouvant explicite la méthode après la découverte des résultats, ou resserre la réflexion philosophique sur ses propres problèmes, toujours reliés cependant à la lecture des livres, et de leurs problèmes propres.

1936 : Dernières interventions publiques de Bergson, à l’Académie française, à la radio. Il écrit son Testament, qui contient donc déjà son choix religieux, dévoilé à sa mort, cinq ans plus tard.

1939-1940 : Bergson refuse quelque privilège que ce soit matériel et surtout symbolique (dispense d’étoile jaune et, selon certains témoignages, titre d’aryen d’honneur). Il quitte Paris, puis y revient de Dax et de La Gaudinière, sa maison près de Tours.

1941 : 3 janvier, Bergson meurt d’un refroidissement pulmonaire.
Ses derniers mots sont célèbres :  » Messieurs, il est cinq heures, le cours est terminé « .
À la suite de rumeurs, une partie du Testament dut être publiée par Mme Bergson, dans une lettre adressée de Suisse à Emmanuel Mounier :
 » Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années […] la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal archevêque de Paris l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. Au cas où cette autorisation ne serait pas accordée, il faudrait s’adresser à un rabbin, mais sans lui cacher et sans cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme, ainsi que le désir exprimé par moi d’abord d’avoir les prières d’un prêtre catholique.  »
Ainsi, pour Bergson, on peut dire que la conversion au catholicisme représente (tout comme le christianisme lui-même dans sa philosophie de la religion), à la fois une continuité et une rupture. C’est un saut mais aussi un  » achèvement « . Cependant, les circonstances font que cette conversion n’aurait en ce moment précis de l’histoire manifesté que la rupture, interprétée même comme un abandon, et aurait masqué la continuité, ainsi que sa part nécessaire de fidélité. D’où ce choix, qui mêle différentes  » raisons  » dans l’unité d’un acte libre, manifesté avec une grande précision dans le Testament. Le retentissement de ce geste, sous ses deux aspects, fut (en 1941) à la hauteur des circonstances qui l’imposèrent à Bergson.

Ces éléments de biographie ont paru dans le numéro du Magazine littéraire consacré à Bergson, en avril 2000 (n° 386), et se trouvent également dans l’ »Espace Bergson » du site des Presses universitaires de France, http://www.puf.com/wiki/Espace_Bergson/Qui_était_Bergson%3F/Biographie_de_Bergson